Documentaire sur l'architecture rationaliste d’Asmara, capitale de l'Érythrée, par Edward Scott et Ruby Ofori (2005).
Ce documentaire a été montré à la conférence « Architecture moderne en Afrique de l'Est à l'époque de l'indépendance », qui s'est déroulée du 27 au 29 juillet 2005 à Dar-es-Salaam, en Tanzanie, organisée conjointement par l’Association des architectes de Tanzanie et ArchiAfrika.
Documentaire sur l'architecture rationaliste d’Asmara, capitale de l'Érythrée, par Edward Scott et Ruby Ofori (2005).
Ce documentaire a été montré à la conférence « Architecture moderne en Afrique de l'Est à l'époque de l'indépendance », qui s'est déroulée du 27 au 29 juillet 2005 à Dar-es-Salaam, en Tanzanie, organisée conjointement par l’Association des architectes de Tanzanie et ArchiAfrika.
Analyse de Berend van der Lans, ArchiAfrika
« Il faut préserver, sinon, on se retrouve dans un pays qui n'a pas d'âme, pas d'histoire, » a dit l'architecte Weini Desalegn, qui participe à la restauration de plusieurs bâtiments rationalistes au centre d’Asmara. Il s'agit d'une déclaration exceptionnelle en Afrique où, dans la plupart des pays, la préservation du patrimoine (sans parler du patrimoine moderne) ne fait pas partie des priorités. Au premier regard, cela est compréhensible, mais Weini Desalegn a raison : l'importance des symboles historiques d'un pays comme point de référence durant des développements tumultueux (ce qui s'applique à la plupart des pays africains) ne doit pas être sous-estimée.
Cette citation, tirée du film « City of Dreams » (la cité des rêves) d’Edward Scott et de Ruby Ofori est encore plus remarquable lorsqu'on s'aperçoit que le plan de la ville, y compris ses bâtiments rationalistes d'Asmara, a été conçu et planifié par les Italiens entre 1936 et 1941. Avant cette période, les Italiens « n'étaient ni meilleurs ni pires que les autres colonisateurs » mais, après 1936 (lorsque les fascistes ont pris le contrôle de l'Abyssinie), ils ont été responsables de l'introduction d'une ségrégation raciale similaire à l'apartheid en Afrique du Sud. Tandis que, dans le film, des témoignages personnels retracent des souvenirs amers de cette période, les Érythréens semblent avoir pardonné et avoir adopté le patrimoine rationaliste, que l'on considère souvent comme ayant des connotations fascistes. Naigzy Gebremedhin : « Il est vrai qu'Asmara a été créé par un régime raciste odieux mais, parfois, le pire engendre le meilleur, alors pourquoi le détruire ? ».
Il sait ce dont il parle : dans le film, il nous emmène visiter Asmara en nous présentant seulement une petite sélection des 400 sites architecturaux intéressants. Gebremedhin était le directeur de CARP (projet de réhabilitation des biens culturels), qui a évalué et classifié le patrimoine culturel après l'indépendance de l'Érythrée, en 1993. Les efforts de CARP ont mené au développement de directives concernant les bâtiments du centre historique, à plusieurs projets de rénovation soigneusement exécutés et à des tentatives de faire inscrire Asmara sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco.
Avec Gebremedhin, nous visitons Palazzo Faletta, un château moderne contenant des appartements, arrangés en bloc autour d'une cour. Il a été conçu par Guiseppe Cane, Carlo Marchi et Aldo Burzagli en 1937 - 1938. Avec sa disposition fonctionnelle et ses élévations modestes, il s'élève au-dessus des environs comme un château, une tour à chaque angle. Les élévations de chaque côté furent exécutées dans un style similaire.
Nous visitons également Selam Hotel, appelé à l'origine Albergo CIAAO (Compagnia Immobiliare Alberghi Africa Orientale), où fut signée la déclaration d'indépendance de l'Érythrée, le 27 avril 1993, suite à un référendum. Cependant, cet événement n'explique pas à lui seul l'importance du bâtiment. Cet hôtel, conçu par Rinaldo Borgnino et réalisé en 1937, est un mélange intéressant d'architecture rationnelle et d'éléments classiques et coloniaux. La décoration limitée autant que possible, tandis que la disposition est là aussi fonctionnelle.
Même aujourd'hui, Fiat Taghiero, construit en 1938, est un bâtiment exceptionnel, avec ses toits en cantilever de 17 mètres sans colonnes. Les ailes du bâtiment, qui lui donnent un aspect d’avion de chasse, protège les clients de la station d'essence contre le soleil et la pluie. Apparemment, Guiseppe Pettazzi, l'architecte, se serait tenu au bord extérieur des ailes avec un revolver sur la tempe quand les étais ont été enlevés durant les travaux : si les ailes s'étaient effondrées, il était prêt à se tuer. Même aujourd'hui, cette structure remarquable est saine. Le bâtiment a été rénové ces dernières années.
Dans les films, Asmara est présentée comme une ville détendue et amicale, aux allures méditerranéennes. Le centre est caractérisé par de grandes zones piétonnières, avec une vraie galerie marchande italienne. Il n'est pas précisé comment Asmara a survécu à la longue guerre civile sans trop de dommages. Cependant, il est probable que la guerre ait arrêté le processus de modernisation, comme nous le voyons dans d'autres « conservatoires » de patrimoine moderne comme La Havane et Maputo. Par conséquent, les précieux vestiges de la période italienne restent intacts. Les développements commerciaux illimités des autres villes africaines, qui ne sont pas limités par des réglementations ni des directives sur le développement urbain, n'ont pas atteint Asmara. La guerre civile a probablement adouci le souvenir du joug italien, permettant aux Érythréens de voir la beauté des bâtiments rationalistes et art déco, au centre d'Asmara.
Le film porte seulement un regard rapide aux voisinages africains, les anciennes zones non italiennes. Là-bas, Asmara est considérée comme une ville africaine authentique, avec ses zones à haute densité, ses bidonvilles et très peu d'intimité pour ses habitants. Il est évident que la richesse y est limitée et que la vie au centre-ville se développe à un autre niveau. On ne peut qu'espérer que la déclaration de Weini Desalegn soit approuvée par les habitants d'Asmara qui vivent dans les banlieues. C'est seulement alors que le patrimoine moderne peut donner un coeur et une âme à une nation. Hormis les efforts de rénovation, il faut s'attacher à réduire la pauvreté. Le centre-ville ne doit pas être réservé à une élite, mais doit servir à tous les habitants d'Asmara.
Le documentaire ne révèle pas la raison immédiate de sa création. Cependant, il est probable que ses réalisateurs ont été attirés par le superbe livre « Asmara : Africa’s Secret Modernist City” (Asmara : ville moderniste secrète d'Afrique) que Naigzy Gebremedhin a écrit avec Edward Denison et Guang Yu Ren. Ce livre donne un aperçu coloré et complet du patrimoine moderne d'Asmara et montre les circonstances exceptionnelles d'une ville africaine avec un grand nombre de bâtiments intéressants.